15.
Le lendemain matin, Ari se rendit tôt à Levallois, beaucoup plus tôt que d’habitude, bien décidé à poursuivre ses recherches.
Après avoir lancé un rapide coup d’œil aux notes encore entassées sur son bureau, il passa le reste de la matinée à essayer de trouver une piste dans la vie de Paul Cazo. Une faille, quelque chose de caché qui pût indiquer qu’il avait des ennemis, qu’il avait commis des erreurs ou trempé dans des affaires suspectes.
Paul avait été architecte. Il avait obtenu son diplôme au milieu des années 1960 après des études à l’École nationale supérieure des beaux-arts. Quatre ans plus tard, il avait été inscrit sur les listes d’aptitude à l’enseignement de l’architecture. Il avait d’abord travaillé dans un grand cabinet de Reims, puis s’était installé à son compte au cœur de la ville. Lauréat de nombreux prix, il avait été président du Corps des architectes conseils trois années consécutives. Pendant les quinze dernières années de sa carrière, il s’était consacré presque exclusivement à l’enseignement, à la recherche et aux études d’urbanisme et de réhabilitation. À en juger par la liste de ses réalisations, il avait souhaité travailler essentiellement sur des projets de logements sociaux, ce qui n’étonna guère Ari. Paul était un homme dévoué qui s’intéressait davantage à ce qu’il était en mesure d’apporter à la société qu’à l’argent que pouvait lui rapporter son métier. Ne laissant rien au hasard, Ari éplucha une à une les différentes créations du défunt ; pas une seule n’était entachée du moindre scandale, aucune n’avait défrayé la chronique. Nulle mention de pots-de-vin, d’abus de biens sociaux… Le parcours de Paul Cazo était exemplaire, rien dans sa carrière ne laissait soupçonner qu’il ait pu s’attirer de véritables ennuis.
Vers midi, alors qu’il n’avait toujours pas trouvé d’indice, Ari vit apparaître le visage rond d’Iris à la fenêtre de son bureau. Il lui fit signe d’entrer.
— Tu viens déjeuner en bas ? demanda son ex avec un sourire aimable.
— Je supporte plus cette cantine…
— On peut aller au resto, si tu veux. Il faut bien que tu manges, mon garçon !
— Non, je t’assure, c’est gentil, mais j’ai pris du retard dans mon boulot.
— Comme tu voudras.
Elle s’éclipsa aussi discrètement qu’elle était apparue et, quelques minutes plus tard, Ari se leva de son bureau. Ayant épuisé toutes les pistes sur le passé de Paul, il voulait à présent descendre aux archives, et l’heure du déjeuner était sans doute la meilleure. Il y avait rarement du monde pendant les repas.
Le transfert des fichiers manuels de la DCRG de Paris jusqu’à Levallois n’avait pas été une mince affaire. Et même si le gigantesque travail de numérisation, ralenti par les évolutions successives des systèmes d’exploitation utilisés par les services, avait bien avancé, il restait une quantité impressionnante d’archives papier, de microfiches et de microfilms.
La question de l’appartenance de Paul Cazo à la franc-maçonnerie continuait de tarauder Ari et même s’il n’était pas certain que cela pût avoir une véritable importance, la présence de l’équerre et du compas dans la vitrine du vieil homme était pour l’instant la seule chose qui l’avait étonné. Peut-être se laissait-il influencer par l’habitude professionnelle qu’il avait de s’intéresser aux sociétés secrètes ; l’appartenance à une loge maçonnique restait un fait somme toute assez banal, mais c’était le seul indice qui pût indiquer qu’il y avait dans le passé de Paul Cazo quelque chose qu’Ari ne savait pas encore. Quelque chose d’un peu mystérieux. Pour peu que l’architecte ait occupé un poste important dans l’une des diverses obédiences maçonniques françaises avant que tout soit informatisé aux RG, il se pouvait qu’Ari en trouve la trace au sous-sol.
Parcourir les fichiers manuels des Renseignements généraux était un travail de fourmi, long et laborieux, mais il adorait ça. Ari était capable de passer des heures au milieu de ces vieilles fiches poussiéreuses ; il aimait l’écriture soignée des agents de l’époque, la couleur jaunie du papier et l’excitation que l’on éprouve chaque fois que l’on tire un nouveau tiroir en bois, impatient de voir quel secret il recèle.
Année par année, il consulta les archives constituées par ses aînés sur les activités des loges maçonniques entre le début des années 1960, moment à partir duquel Paul aurait pu être initié, et la fin des années 1970, quand la saisie de ces fichiers devint informatisée. Il consulta la liste des dignitaires, puis le nom des frères ayant participé à des colloques ou à des réunions publiques, ce que les maçons appelaient des « tenues blanches ouvertes ». N’ayant rien remarqué de spécial, il élargit sa recherche à toutes les fiches évoquant la maçonnerie en général.
Il était près de 18 heures quand Ari dut se résoudre au fait qu’il ne trouverait probablement rien ici, que le nom de Paul Cazo ne figurait nulle part et qu’il ne lui restait plus qu’une seule solution. Une solution qu’il aurait préféré ne pas envisager, mais il n’avait pas d’alternative. Il se raccrochait à un ridicule brin de paille, mais c’était tout ce qu’il avait. Il décida de remonter dans son bureau pour appeler un contact qu’il avait au Grand Orient de France.
Arrivé au septième étage, Ari tomba nez à nez avec Duboy. Le chef de la section Analyse et Prospective semblait fou de rage.
— Vous vous moquez de moi, Mackenzie ?
— Pardon ?
— On vous a cherché tout l’après-midi. Vous n’êtes même pas joignable sur votre portable !
— J’étais aux archives.
— Qu’est-ce que vous foutiez aux archives ?
— Je cherche des infos pour une note.
— Tout l’après-midi ? Vous me prenez pour un imbécile, Mackenzie… Vous croyez que je ne devine pas ce que vous êtes en train de faire ? Je vous avais demandé de ne pas vous mêler de cette affaire !
— Ces synthèses seront demain matin sur votre bureau, chef.
Ari avait prononcé ce dernier mot avec une pointe d’ironie qui n’avait pas échappé à son supérieur.
— Vous ferez moins le malin tout à l’heure : le directeur adjoint vous attend dans son bureau.
Ari fut certain de déceler un sourire sur le visage de son supérieur.
— Depierre a quelque chose d’urgent à vous annoncer, Mackenzie. Si j’étais vous, je ne le ferais pas attendre une seconde de plus.
Le chef de section lui tapa sur l’épaule d’un air condescendant et s’éloigna d’un pas rapide.
Ari resta un instant immobile dans le couloir. Un rendez-vous inopiné chez le directeur central adjoint n’était pas bon signe, surtout si cela provoquait la satisfaction de Duboy. Ari devina qu’il allait se faire remonter les bretelles. Mais au lieu de se rendre directement chez Depierre, comme le lui avait recommandé le chef, il partit dans son propre bureau.
En traversant l’étage, il croisa les regards de collègues qui le dévisageaient d’un air inquiet. Tout l’immeuble devait être au courant de ce qui l’attendait. Il s’efforça de ne pas y prêter attention. Il avait d’autres soucis en tête.
Arrivé dans son bureau, il s’assit sur son fauteuil pivotant. Une diode rouge clignotait sur son téléphone. Il consulta la liste des appels en absence. Les numéros de poste de Depierre et de Duboy apparaissaient plusieurs fois. Mais ce n’était pas ce qui l’intéressait. En haut de la liste, il reconnut un numéro qui lui sembla bien plus important : celui du commissaire de Reims. Il le rappela aussitôt.
— Commissaire Bouvatier ?
— Oui. J’essaie de vous joindre depuis tout à l’heure, Mackenzie.
— Vous avez du nouveau ? le pressa Ari.
— Sur le meurtre de votre ami, pas grand-chose…
— Alors quoi ?
Le commissaire se racla la gorge, puis il annonça enfin la nouvelle.
— On m’a appris cet après-midi qu’il y avait eu un meurtre à Chartres ce matin. Et devinez quoi ?
— Même mode opératoire ?
— Oui. La victime, un homme d’une cinquantaine d’années, a été ligotée sur la table de sa salle à manger et on lui a entièrement vidé le crâne.